Cinq films à voir en réaction à la loi “immigration”
Le 19 décembre, l’Assemblée Nationale a adopté le projet de loi immigration, qui est un condensé de xénophobie et acte le glissement de notre gouvernement vers l’extrême-droite. Mais qu'est-ce qui n'a pas déjà été dit à propos de ce projet de loi abominable, raciste, xénophobe ?
Parce que l’objectif de Sorociné a toujours été de mettre en avant la dimension politique du cinéma, nous ne pouvions pas garder le silence. En tant que média sur le cinéma, voilà l'idée que nous ne cesserons de défendre : l'échange entre les peuples est une richesse inépuisable. Et le 7ᵉ art ne serait rien sans le métissage des cultures.
En écho avec cette actualité toujours plus déprimante, nous vous recommandons plusieurs films sur le sujet.
Fremont, Babak Jali, 2023 - en salles
Dans la petite ville de Fremont près de San Francisco, Donya, jeune réfugiée afghane de 20 ans, travaille pour une fabrique de fortune cookies, ces biscuits chinois porte-bonheur qui renferment sur un morceau de papier une prédiction ou un conseil. Ex-interprète pour l’armée américaine en Afghanistan, Donya, rescapée du régime taliban, est en proie à de lourdes insomnies et une grande solitude. Néanmoins, son quotidien monotone prend une nouvelle tournure lorsque son patron lui confie la rédaction des messages de prédiction et qu’elle décide un jour de glisser dans un des biscuits une invitation à la rencontrer.
Dans ce film, Babak Jalali dresse le portrait original et poétique de Donya, fraîchement installée dans la ville de Fremont aussi surnommée “Little Kaboul” car elle abrite l’une des plus grandes communautés d’Afghans aux États-Unis. Si le film montre la difficulté de s’intégrer à travers l’isolement, mais aussi le sentiment de culpabilité d’avoir survécu au régime des talibans, ou encore les insomnies que vit Donya dans son nouveau pays d’accueil, Fremont donne surtout avec beaucoup de justesse, de bienveillance, et d’espoir, un visage aux réfugiés du monde entier, loin du cliché stigmatisant et victimisant habituel.
Sarah Dulac
Retour à Séoul, 2021, Davy Chou - en VOD
Freddie a 25 ans lorsqu’elle se rend, sur un coup de tête, dans son pays natal. Arrivée bébé en France, confiée à une famille française, elle n’a aucun souvenir de la Corée du Sud ni aucune notion de sla culture, mais se lance en quête de sa famille biologique. Son périple se déroule sur plusieurs années, grâce à des ellipses dont l’irrégularité et la brutalité trahissent une volonté de confronter le spectateur.
Retour à Séoul est une succession de fragments auxquels on doit s’accrocher pour retracer un parcours de vie, incompris par le personnage lui-même. Freddie oscille sans cesse entre une guest house, les routes de Corée ou les restaurants du centre-ville. Elle n’a pas d’ancrage, jamais de vraie maison. Freddie est littéralement déracinée, sa liberté l’amène au gré du vent, vers de nouveaux amis, vers son père biologique, mais se heurte à des portes fermées lorsqu’elle souhaite rencontrer sa mère. Davy Chou approfondit la quête d’identité de son personnage à travers son parcours géographique, ses morceaux de route et ses déambulations en gros plan dans la vie nocturne de la capitale sud-coréenne.
Manon Franken
Everything Everywhere All At Once, D. Scheinert & D. Kwan, 2022 - sur MyCanal et OCS
Everything Everywhere All At Once déborde de matière, s’illustrant surtout comme récit d’une femme qui retrouve son individualité, en répondant à des questions existentielles. Le film lorgne allégrement du côté de Matrix, à la fois pour la multitude des univers, le corps régi par les pouvoirs de l’esprit, mais aussi les thématiques philosophiques. Enfin, ces images questionnent sur le personnage dans son essence. Une quinquagénaire sino-américaine, patronne d’une laverie automatique qui fonctionne mal, ne coche pas la case du main character energy, soit la personnalité hors du commun, destinée à devenir tête d’affiche. Si elle ne croit pas en elle, c’est aussi parce qu’Evelyn n’est pas l’archétype d’une superhéroïne et pourtant, elle le devient.
Manon Franken
Un Petit Frère, Leonor Seraille, 2023 - en VOD
Quand on voit Un petit frère, on a l’impression d’avoir vu très peu de récits semblables au cinéma. Pourtant, cette histoire de famille immigrée en France n’est pas rare. Rose et ses deux jeunes enfants, Jean et Ernest, arrivent en France dans les années 80. De leur installation en banlieue parisienne à leur déménagement à Rouen, on suit les tribulations de cette famille à travers ses trois protagonistes, qui successivement, racontent un chapitre de leur histoire et du film. Là réside la meilleure trouvaille du film, nous permettant de découvrir les trois membres de cette famille monoparentale dans toute leur complexité et sensibilité. Si Léonor Serraille reconnaît que ce récit d’immigration et d’intégration n’est pas le sien, il a été vécu par son compagnon, arrivé en France dans les années 80 avec sa mère. La réalisatrice ne prétend pas raconter leur histoire mais a le mérite de poser des questions sur la famille, la relation mère-fils, la constitution de l’identité et le sentiment d’appartenance à un pays.
Esther Brejon
Inside, Bishal Dutta, 2023 - en VOD
Porté par les producteurs de Get Out, Inside aborde le racisme et l’exclusion à travers le prisme de l’horreur. Samidha (Megan Suri), une jeune adolescente issue d’une famille immigrée indienne, vit aux États-Unis avec sa famille. Elle fait tout pour s’intégrer dans un lycée américain majoritairement blanc, en raccourcissant son nom pour se faire appeler Sam ou encore en délaissant les traditions indiennes chères à sa mère. Elle s’est de surcroît éloignée de Tamira, son ancienne meilleure amie, également d’origine indienne. Cette dernière se conduit de manière de plus en plus étrange, arpentant les couloirs du lycée, les mains crispées autour d’un bocal vide. Après avoir affirmé à sa meilleure amie qu’un démon était contenu dans ce pot en verre, Tamira demande à Sam de l’aider s’en débarrasser, avant de disparaître brutalement.
Le point fort du film est d’avoir réussi à axer l’histoire sur trois personnages féminins : Samidha, Joyce, l’une de ses professeurs, et la mère de l’adolescente. Inside a également le mérite de plonger le spectateur dans la communauté indienne, à travers sa culture, son folklore et certaines de ses traditions. Il est assez rare, dans un film d’horreur produit aux États-Unis, d’avoir des scènes de dialogue dans lesquelles les personnages parlent leur langue natale.
Aurore Mancip
Bonus : notre rencontre avec la réalisatrice Coralie Lavergne
“Aïcha, ça parle de mon histoire personnelle : ma mère est arrivée en France quand elle avait 14 ans, d’une fratrie de onze enfants. Il y en a neuf qui ont changé de nom, par envie de s’intégrer, je pense que c’était malgré eux. Ils ont eu des trajectoires qu’on a tous observées dans la génération de nos parents, et plein de gens me disent à quel point ce sujet est actuel : il y a eu plus de dix mille demandes de changement de nom officiel sur l’année 2020. C’est très actuel, de se dire que ce n’est pas facile de porter des origines. Je voulais parler de ce sujet, parce que j’observe que notre génération fait le chemin inverse. C’est peut-être utopiste, mais je sens qu’on a envie de comprendre d’où on vient : par exemple, plein de personnes d’origine maghrébine prennent des cours d’arabe. Ma mère ne m’a jamais parlé arabe, alors qu’elle le parlait couramment. Je suis très fière de voir ce mouvement en marche, et j’espère qu’il sera massif.”
Propos recueillis par Mariana Agier