WET MONDAY - Justyna Mytnik
© Wayna Pitch
À contre-courant
Dans son premier long-métrage, la réalisatrice polonaise suit la reconstruction d’une jeune fille après une agression sexuelle et use avec parcimonie du fantastique pour dépeindre avec justesse l’amnésie traumatique.
En Pologne, pendant le lundi de Pâques, a lieu la tradition du Wet Monday (Śmigus-dyngus, en polonais), fête durant laquelle les familles et les amis se livrent à des batailles d’eau géantes, et où les garçons en profitent pour asperger et fouetter avec des branches de saule les jeunes filles. C’est ce dernier pan qui intéresse le plus la réalisatrice Justyna Mytnik. Elle use de cette célébration pour mettre en scène les rapports de genre dans le milieu rural où elle ancre son récit. On suit le personnage de Klara (interprétée par Julia Polaczek, aperçue dans La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer) qui souffre d’hydrophobie à l’approche du Wet Monday. Pour cause, l’année précédente, lors des festivités, elle a été violée par un homme portant un masque dans une rivière menant à un égout. Si la scène n’est jamais montrée, c’est parce que Klara n’en a aucun souvenir précis. D’ailleurs, elle n’en a parlé à personne, sauf à sa grande sœur Marta (Nel Kaczmarek) qui lui a bien fait comprendre que se taire était la meilleure option pour éviter d’être le centre d’attention du village. Mais à l’approche de la nouvelle célébration du Wet Monday, Klara, accompagnée de sa nouvelle amie Diana (Weronika Kozakowska), se décide à affronter ses traumatismes afin de se libérer de son hydrophobie.
Au fil de l’eau
Pour mettre en scène l’amnésie traumatique et ses conséquences, la réalisatrice Justyna Mytnik a fait le choix d’axer le film sur les sensations plutôt que sur les mots. Il y a l’hydrophobie bien sûr, qui se manifeste chez Klara de manière assez violente, mais aussi un remarquable travail du son qui insère, aux moments opportuns, des références à la scène manquante. Puis, afin de donner à voir la bataille contre l’absence de souvenir de l’héroïne, elle ajoute quelques touches de fantastique, notamment lors de séquences de rêves qui se mêlent à la réalité. Dans ces dernières, Klara, habillée comme une guerrière nordique, remonte la rivière en barque et trouve quelques indices ou références métaphoriques sur son chemin. Quand la jeune fille se réveille, ses mains sont encore couvertes de boue et les informations qu’elle a trouvées s’avèrent réelles.
Cette manière de représenter le travail pour retrouver la mémoire – avec des images symboliques, du son, et des odeurs (que l’on peut imaginer grâce au jeu de l’actrice) – donne à Wet Monday l’apparence d’une odyssée psychanalytique, où la clef du mystère se trouve dans l’interprétation des rêves et des sensations. D’un même mouvement, elle permet aussi de mettre en avant l’importance du corps dans la gestion des traumatismes, corps trop souvent oublié au profit d’une intellectualisation de la souffrance parfois grossière.
© Wayna Pitch
Arriver à bon port
Quand Klara ne rêve pas, elle passe la plupart de son temps à traîner avec sa sœur Marta et ses amies. Si les jeunes filles parlent sans réserve de sexualité (même en pleine messe), une gêne se fait sentir à l’approche des garçons. Filles et garçons sont toujours bien espacés les uns des autres, que ce soit sur les bancs différenciés de l’église ou quand chaque groupe joue de part et d’autre de la rivière, et les interactions se font rares ou sont teintées, sous couvert de blagues, de moquerie et d’agressivité. L’apparente liberté qui règne dans ce petit village est en réalité régie par des règles strictes, qu’elles soient géographiques (ne pas se trouver trop près des hommes) ou discursives (on peut rire innocemment de la sexualité mais pas parler des violences sexuelles).
Pour retrouver la mémoire et reconnaître ce qui lui est arrivé, Klara doit désobéir à ces deux règles et rompre l’apparente tranquillité bien ordonnée du village. Elle se construit alors en opposition avec sa sœur Marta qui ne souhaite qu’une chose, « que tout reste comme avant ». Toutefois, le traitement du personnage de Marta n’est pas dénué de finesse et est assez représentatif du tabou entourant les violences sexuelles. Martha croit sa sœur et veut la protéger (elle lui offre une bombe au poivre dès la première scène du film), et c’est également en voulant la protéger des commérages qu’elle va lui imposer une autre violence qui est celle de la loi du silence. Tout comme l’héroïne guerrière de ses rêves, Klara se bat pour la briser, et embarque le scénario vers un récit de libération et d’ode à la sororité.
ENORA ABRY
Wet Monday
Réalisé par Justyna Mytnik
Avec Nel Kaczmarek, Weronika Kozakowska, Julia Polaczek
Pologne, 2024
Klara, 15 ans, doit faire face à un traumatisme qui s'exprime par une soudaine phobie de l'eau. Elle peut compter sur le soutien de Diana, sa nouvelle amie. Une histoire teintée de magie sur la puissance de l'empathie et de la sororité, au cœur des célébrations colorées de Pâques en Pologne.
En salles le 2 avril 2025.