CASSANDRE – Hélène Merlin

© Shanna Besson

Jeux d’enfants / Violences d’adultes

Pour son premier long-métrage, Hélène Merlin livre un récit d’une puissance rare. En s’inspirant de son vécu, elle raconte l’histoire d’une jeune fille qui prend conscience du climat incestuel qui ronge sa famille avant d’en faire les frais. Touchante, l’actrice principale Billie Blain s’impose comme l’une des nouvelles figures du cinéma d’auteur français.

Le film s’ouvre comme un conte avec ses vidéos de famille un peu kitschouilles où tout le monde se tient bien en ligne dans ses habits du dimanche et ses personnages qui parlent face caméra pour répondre à la voix off de Cassandre (Billie Blain) en train de raconter le début de sa vie, non sans ironie. « Quand je suis née, tout le monde a pleuré, sauf moi », commence-t-elle. Sa mère (Zabou Breitman) voulait un autre garçon, tant pis. Pour pallier le manque, elle voue un amour sans borne à Philippe (Florian Lesieur), le frère de Cassandre de trois ans son aîné. En revanche, le père (Éric Ruf) n’a pas à la bonne ce garçonnet fragile et préfère sa petite fille qui excelle en tout et particulièrement en équitation. Le frère et la sœur vivent ensemble jusqu’à la fin du primaire avant d’être séparés, l’un envoyé en pension puis aux États-Unis, l’autre poursuivant sa scolarité dans une école militaire. Ils ne se voient que pendant les vacances d’été, et c’est durant l’un de ces étés, celui de la fameuse Coupe du Monde 1998, que l’histoire commence. Cassandre a 14 ans. 

En quelques images, la réalisatrice annonce la couleur. Le ton léger et l’esthétique colorée ne sont pas là pour masquer la noirceur sous-jacente de ce schéma familial complexe. Si tout le monde rit à table, c’est uniquement parce que le patriarche, un militaire, est de bonne humeur. Sinon, il en serait tout autrement. De même, si les mœurs paraissent libérées (on s’y promène nu et parle sans retenue de sexualité), elles s’accompagnent toujours d’injonctions sur le corps (la mère oblige la fille à s’épiler) et de discours douteux (sous couvert de blague, la mère raconte que son mari a couché avec une de ses soeurs « pour son éducation »). Les frontières entre le bien et le mal, entre l’acceptable et l'inacceptable, se brouillent dans cette ère post-Mai 68 qui a permis toutes les sexualités, même les plus transgressives. C’est sur ce terreau familial que l’inceste va prendre racine.

© Shanna Besson

Le regard de Cassandre 

Où s'arrêtent les jeux d’enfants ? Où commencent les violences ? Lors d’un bain de minuit, Philippe embrasse Cassandre par surprise, pour lui montrer « une technique de survie ». Ce qui pourrait paraître simplement bizarre revêt toute son importance et sa signification grâce à la caméra d’Hélène Merlin. Tout au long de cette scène et des scènes d’inceste qui vont suivre, cette dernière s’attarde sur le visage de Cassandre, montrant ainsi sa gêne, sa peur, sa colère ou sa sidération. Cet usage du female gaze, accompagné parfois de la voix off de Cassandre, évite à la mise en scène de l’agression sexuelle de se muer en « spectacle » pour reprendre le terme d’Iris Brey, en la remplaçant par des plans très pudiques. Mais il permet aussi de déconstruire la représentation de la « victime parfaite ». Cassandre ne fuit pas, ne crie pas, à l’inverse, elle finit par provoquer son frère pour reprendre le contrôle de la situation. Si certaines de ses réactions peuvent paraître surprenantes au premier abord, la façon dont Hélène Merlin filme et donne à entendre son personnage principal amène le spectateur à le comprendre et surtout, à ne jamais remettre en doute son ressenti et sa perception des faits. 

Par ce procédé, Cassandre envoie valser plusieurs représentations cinématographiques de l’inceste dans les fratries. Car, que ce soit dans The Dreamers (2003) de Bernardo Bertolucci, dans Marguerite et Julien (2015) de Valérie Donzelli, ou dans Illégitime (2016) d’Adrian Sitaru, l’inceste entre un frère et une sœur est bien loin d’être considéré par les cinéastes comme une agression mais plutôt comme une romance interdite, dont on doit convaincre le spectateur à coups de grandes scènes de complicité et de romantisme. Chez Hélène Merlin, ces scènes de complicité existent, mais elles ne justifient en rien les actes. Elles servent à incorporer de la nuance en évitant l’écueil manichéen qui ferait du frère un simple monstre. 

C’est d’ailleurs dans le regard porté sur ses personnages que Cassandre trouve toute la force de son propos. En entrant dans un nouveau centre équestre aux règles bien moins strictes que dans son école militaire, la jeune fille découvre une façon de vivre « réellement » plus libérée, où elle peut parler de ses sentiments et nouer de véritables amitiés. C’est à travers les yeux d’une de ses nouvelles amies, venue passer une soirée chez elle, que Cassandre va se rendre compte des dysfonctionnements qui existent au sein de sa famille (l’autorité du père, l’intrusivité de la mère, la trop grande proximité du frère). Les rapports de force se dévoilent, et chacun semble être tour à tour le bourreau puis la victime de l’autre. Avec finesse, Cassandre va au bout de sa réflexion et, en partant de l’inceste, trace avec précision une généalogie de la violence pour en comprendre l’origine.

ENORA ABRY 

Cassandre

Écrit et réalisé par Hélène Merlin

Avec Billie Blain, Florien Lesieur, Eric Ruf et Zabou Breitman

France, 2024

Été 1998. Campagne. Cassandre a 14 ans. Dans le petit manoir familial, ses parents et son frère aîné remarquent que son corps a changé. Heureusement, Cassandre est passionnée de cheval et intègre pour les vacances, un petit centre équestre où elle se fait adopter comme un animal étrange. Elle y découvre une autre normalité qui l'extrait petit-à-petit d'un corps familial qui l'engloutit...

En salles le 2 avril 2025.

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