RENCONTRE AVEC YASMINE BENKIRAN – “Au tout début de l’écriture, il y avait l’image prégnante de femmes au volant d’un camion”
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Le 17 mai 2023, les spectateur·ices marocain·es ont eu le plaisir de découvrir sur les écrans le film Reines (Malikates en arabe) le premier long-métrage de la talentueuse cinéaste marocaine Yasmine Benkiran. Un road movie féminin, original, drôle et intelligent, mené par un trio de femmes étonnant, et qui offre aux spectateur·ices un voyage inoubliable à travers les routes de l’Atlas et dans le somptueux patrimoine marocain !
Yasmine, pouvez-vous vous présenter en quelques mots, et nous raconter comment est entré le cinéma dans votre vie ?
J’ai grandi au Maroc, et c’est par la musique que je suis arrivée au cinéma. Je ne viens pas d’une famille particulièrement cinéphile, en revanche, nous sommes très mélomanes et tout le monde joue d’un instrument de musique. C’est en écoutant des B.O. que je suis arrivée au cinéma. Ry Cooder m’a amenée à Paris Texas, Sakamoto à Un thé au Sahara et Goran Bregovic au Temps des gitans. J’ai aussi découvert l’univers fascinant d'Emir Kusturica très tôt. Durant mon enfance, les dessins animés que je regardais, c'était Le Livre de la jungle avec Louis Prima qui chante, et Mary Poppins et ses danses extraordinaires sur les toits.
Vous êtes également autrice d’une série de podcasts sur Alice Guy, première réalisatrice de l’histoire. Comment avez-vous découvert cette figure et en quoi vous inspire-t-elle ?
C’est Louie Media qui est à l’initiative de ce projet, et qui m’a contactée pour faire le podcast sur Alice Guy. L’idée était de raconter l’histoire du cinéma en six épisodes et à travers Alice Guy, car elle était là au moment où le cinéma est né : elle a commencé en France au tout début du cinéma chez Pathé, en même temps que les frères Lumière. Ensuite, elle a voyagé aux États-Unis, pendant la création d’Hollywood. Malheureusement, elle a complètement été effacée de l’histoire du cinéma, et son nom a disparu alors que cette femme a réalisé le premier film de fiction de l’histoire. L’idée de ce projet était de replacer Alice Guy au cœur de l’histoire du cinéma.
Comment est née l'idée du film Reines (Malikates en arabe) ?
Au tout début de l’écriture, il y avait l’image prégnante de femmes au volant d’un camion - un désir de proposer d’autres représentations de femmes marocaines - et la volonté de réaliser un film en darija ( arabe dialectal marocain), qui prenne ses distances avec le réel. J’ai grandi à Rabat avec l’impression d’avoir eu comme choix d’une part des films où les étrangers vivaient des aventures extraordinaires, et d’autre part des drames sociaux où les Arabes avaient des problèmes. Comme si, parce que nous étions marocaines, nous n’avions pas le droit au romanesque, à la science-fiction, à l’aventure, au fantastique, à la fiction avec un grand F. Faire Reines, c’était réaliser le film qui m’avait manqué.
La deuxième chose, c’était le désir de filmer la route. J’ai un amour du Maroc qui est tel que j’avais envie de filmer la route et les camions. Qui a voyagé au Maroc a rencontré des camions. Massifs, brinquebalants, tagués de message de « Bonne route » ou « Far West », ils gravissent les montagnes et semblent défier toute loi de gravité. Enfant, j’ai beaucoup voyagé au Maroc, notamment avec ma mère, et j’ai passé du temps sur la route avec ces camions qui m’ont tour à tour effrayée et fascinée. Le camion est très cinégénique, et chaque camion ressemble à son chauffeur : c’est un peu leur seconde maison. Choisir le camion a donc été un moment passionnant. Dès qu’on prenait la route, je photographiais les camions qui m’intéressaient. La créativité des chauffeurs qui décorent leur véhicule est inouïe. C’est drôle, kitsch et joyeux. Mon choix s’est vite arrêté sur le Berliet grande masse qui semble surgir d’une autre époque et qui est en train de disparaître.
Il y a aussi l’idée que le camion c’est puissant, et en même temps c’est très fragile, et pas facile à manier. J’aimais l’idée de jouer avec cela, car le camion est associé à une certaine idée du masculin, et j’avais justement envie de proposer des personnages féminins qui conduisent un camion au Maroc, et que cette prise de pouvoir, cette montée en puissance de mes personnages se fasse au volant d’un camion.
Comment s’est déroulé le tournage dans le Sud marocain avec cet énorme camion ?
Nous avons tourné avec un vieux camion Berliet de près de quinze tonnes sur des décors situés parfois à sept heures de route les uns des autres : entre Casablanca, la montagne (Tafraout), le désert et l’océan (autour de Sidi Ifni et d’Aglou). Un tournage majoritairement en extérieur avec une météo capricieuse : dans le Sud, la brume était parfois si épaisse qu’on ne voyait rien à un mètre. Et nous n’avions que cinq semaines de tournage. Disons que pour un premier film... la tâche n’était pas simple.
Tourner en camion a été une vraie difficulté : la première fois que nous avons tourné avec le Berliet, Nisrine Benchara était au volant, Pierre, le chef opérateur, à côté d’elle, et le reste de l’équipe dans la remorque. Mais le camion faisait un vacarme inouï et au premier coup de frein toute l’équipe a valdingué avec le matériel. Nous avons dû repenser le dispositif... Tourner dans un espace aussi restreint qu’une cabine de camion offre très peu de liberté, et il a fallu être inventif. Une partie des scènes a été tournée en studio pour plus de souplesse.
Comment s’est passé le casting pour trouver le trio principal composé d’Asma, Inès et Zineb ?
Pour le personnage d’Inès, j’avais en tête les grands yeux tristes d’Ana Torrent dans Cria Cuervos, et L’Esprit de la ruche. J’ai montré une photo au directeur de casting. La deuxième vidéo qu’il m’a fait parvenir était celle de Rayhan, une petite fille de 10 ans qui avait répondu à une annonce sur Facebook. Rayhan avait dans le regard la profondeur que je cherchais. J’ai immédiatement été séduite. Je savais qu’Inès, c’était elle, et je ne me suis pas trompée.
Pour le personnage d’Asma, je cherchais un physique androgyne et gracile : j’aimais le contraste d’une petite silhouette au volant d’un véhicule massif. Le personnage d’Asma est mutique, je cherchais donc une présence forte. Lorsque j’ai vu Nisrine Benchara pour la première fois, ça a été une évidence. Elle pouvait à la fois être dure et extrêmement fragile. Elle tenait l’image avec intensité. C’était exactement ce que je voulais.
Pour Zineb, le travail de casting a été plus long. La rencontre avec Nisrin Erradi s’est faite sur un malentendu. Nisrin est d’abord arrivée pour le rôle d’Asma. Ce n’était évidemment pas pour elle. Mais elle avait une impertinence dans le regard qui me plaisait beaucoup. J’ai senti en elle un immense potentiel, et je lui ai proposé d’essayer le rôle de Zineb. C’était un vrai défi, car Zineb est le personnage qui insuffle au film son énergie et celui qui donne aux scènes leur tempo. Contrairement à Rayhan et Nisrine Benchara, Nisrine Erradi a une grande expérience de plateau. Elle a été d’une très grande générosité, j’ai beaucoup de chance d’avoir pu travailler avec elle.
Reines propose d’autres représentations des femmes marocaines au cinéma. Quelles sont les caractéristiques de vos trois personnages : Zineb, Asma et Inès ?
Zineb est un personnage impétueux, un peu comme Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. C’est un personnage qui est sur la brèche et qui peut déraper à tout moment. C’est quelqu’un de terriblement attachant, car elle a une énergie incroyable, elle est insolente et impulsive, mais elle a aussi cette créativité et ce panache qui font qu’on l’adore et en même temps c’est quelqu’un qui est dangereux, aussi bien pour les autres que pour elle-même. Ce personnage menace d’exploser à tout moment. Zineb donne le ton et le rythme du film.
Avec le personnage d’Asma, ça ne passe pas par la parole contrairement à Zineb, qui est une pile électrique. Asma est beaucoup plus centrée et son évolution va se faire par le corps. C'est-à-dire qu’elle va monter en puissance en conduisant ce camion, en étant de plus en plus à l’aise au volant. La métaphore est simple : elle réussit enfin à conduire sa vie. Elle qui était mécanicienne et qui vivait dans un sous-sol va soudainement se déployer au volant. D’abord physiquement, en se redressant et en levant la tête, puis en prenant des décisions, et en osant tenir tête à Zineb. Ça passe toujours par des actes et beaucoup de silences. C’est un personnage qui ne parle pas mais qui physiquement s’impose et qui va beaucoup évoluer.
Concernant le personnage d’Inès, c’est comme si son fantasme devenait vrai. C’est elle la narratrice, c’est elle qui porte tout l’imaginaire du film. Sa grande force, c’est l’imagination. Selon moi, c’est presque la cinéaste du film. Elle fait du film un conte.
Dans le film, vous revisitez le mythe d’Aïcha Kandicha – pouvez-vous nous en dire plus ?
Aïcha Kandicha est une figure mythologique. Une femme très belle aux sabots de chèvre (ou de chameau selon les versions). En fonction des régions et des familles, la légende diffère : Kandicha vivrait au bord d’une rivière ou de l’océan, elle s’attaquerait aux hommes ou aux enfants, elle serait ogresse ou fantôme d’une opposante à l’occupation portugaise. Chez moi, on racontait qu’elle surprenait les enfants qui se hasardaient la nuit sur la plage et qu’elle les faisait disparaître. Ce qui m’intéresse chez Aïcha Kandicha, c’est d’une part son ancrage très fort dans la culture populaire, et d’autre part, sa dimension subversive. J’aime l’idée de la réinventer, de réécrire son histoire pour en faire le récit fondateur du film. Se réapproprier Kandicha et en faire un symbole de la révolte féminine, comme les Européennes se sont réapproprié la figure de la sorcière. Dans Reines, Kandicha devient la reine des djinns, et le mythe déborde sur le réel pour aider Inès, une adulte en devenir, à se construire.
Reines est un film à la croisée des genres, qui emprunte les codes des films d’action, du road movie, de la comédie burlesque, mais aussi du fantastique. Quelles ont été vos inspirations et références pour réaliser ce film ?
Vol au-dessus d’un nid de coucou, Thelma et Louise, il y aussi un peu de Kusturica avec le côté aventure, l’onirisme et l’humour. Ce sont des éléments que nous retrouvons dans Reines, de manière très différente. Mais il y a aussi des films comme L’Esprit de la ruche, ou Cria Cuervos pour le personnage de la petite fille. Ce sont deux films dans lesquels les enfants ont des imaginaires très forts et qui sont dans une grande mélancolie qui me parle beaucoup.
J’ai écrit Reines avec la volonté de mettre au centre le plaisir du spectateur. Quand je dis plaisir, ça n’est pas forcément agréable, ça peut être douloureux. J’aime être surprise au cinéma et je n’aime pas l’idée de se cantonner à une émotion ni à un genre. Reines est protéiforme. Il commence comme un film ludique, puis bifurque vers le drame, en passant par l'action et le fantastique. S’il fallait le définir, je dirais que c’est un conte d’aventure. Ce qui est sûr, c’est que le genre m’intéresse particulièrement, car comme les contes ou les mythes et légendes, il permet, en s’éloignant du réel, de manier les symboles et de proposer de nouveaux motifs, de nouvelles représentations. Je crois que le cinéma ainsi que toutes les formes de récit participent à fabriquer un imaginaire collectif qui forge la société. Pour citer la philosophe Teresa de Lauretis : « Représenter le genre, c’est le construire ». Je suis convaincue que nous devons aujourd’hui proposer de nouveaux récits pour façonner un imaginaire plus inclusif.
Que pensez-vous de la place des femmes cinéastes dans le paysage audiovisuel marocain ?
Il y a des femmes réalisatrices qui sont là depuis longtemps, comme Farida Benlyazid, qui a proposé de très belles choses au cinéma, mais aussi Narjiss Nejjar, ou encore Laila Marrakchi. Aujourd’hui, je pense à Sofia Alaoui qui offre un vrai univers, Maryam Touzani aussi bien sûr, et récemment Asmae El Moudir. J’ai vu son long-métrage documentaire très saisissant La Mère de tous les mensonges – Kadib Abyad pour le titre arabe – qui était projeté à Cannes cette année. Dès le début, on plonge dans quelque chose que l’on n'a jamais vu auparavant. C’est un documentaire qui parle de sa famille, et dans lequel elle met en scène sa grand-mère, un personnage extraordinaire qui a du mal à livrer ses secrets. Asmae met en scène sa famille au moyen de petites maisons et poupées, elle leur fait rejouer des choses comme une sorte de thérapie familiale, et ce qui en ressort est formidable. D’autant plus que c’est fait avec beaucoup d’humour et de sensibilité. Je n’ai vu que quinze minutes du film, mais c’était vraiment bouleversant !
Quels sont les cinéastes marocain.es ou du monde arabe dont vous aimez le travail ?
Il y a une nouvelle génération qui n’est pas genrée, selon moi. Il y a Sofia Alaoui, mais aussi Ahmed Eldin qui proposent des choses chouettes. Ahmed Eldin a un superbe univers avec un humour absurde que j’aime beaucoup. Je pense aussi à Ismaël El Iraki, ou encore Kamel Lazrak, qui a présenté son film Les Meutes à Cannes cette année. Il s’agit d’une génération de cinéma très enthousiasmante, inédite, et qui bouillonne d’idées et de créativité. C’est excitant de voir que nous faisons partie d’un mouvement global !
Quelle a été la réception du film dans les festivals au Maroc, ainsi que dans les festivals internationaux – Mostra de Venise, Inde, Turquie, Allemagne ?
Le film sort dans les salles marocaines le 17 mai 2023. Au moment où nous réalisons cette interview, le film n’a été projeté que dans des festivals. Mais ce qui est formidable, c’est qu’il y a des gens qui reviennent voir le film. Pour moi, c’est la plus belle chose qui puisse arriver au film, que des jeunes le voient et qu’ils aient envie de retourner le revoir en salles.
Propos recueillis par Sarah Dulac
Cette interview a été réalisée en novembre 2022, lors du Festival international du film de Marrakech.
Reines
De Yasmine Benkiran
Ecrit par Yasmine Benkiran
Avec Nisrin Erradi, Nisrine Benchara, Rayhan Guaran
Casablanca, Maroc. Un trio de femmes est poursuivi par la police et c’est le début d’une longue cavale pour nos protagonistes, qui vont traverser l’Atlas, ses roches rouges, ses vallées en fleurs et finalement rejoindre le grand Sud et l’Atlantique.
Prochainement en salles.