EAT THE NIGHT - Caroline Poggi & Jonathan Vinel

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Enter the Void

Ovni dans le paysage cinématographique français, le duo Poggi et Vinel sonde depuis dix ans la mélancolie d'une jeunesse ayant grandi aux débuts des mondes virtuels. Entre spleen pixelisé et morosité IRL, ils nous éblouissent une nouvelle fois avec leur deuxième long-métrage Eat the Night, thriller sensuel à la beauté contagieuse.

Le 23 août 2023, après un post solennel, la radio Skyrock débranchait son réseau social créé en 2002 : Skyblog, (il était jusqu’à cette date possible de sauvegarder son blog sur son appareil personnel, mais surtout l’intégralité des blogs ont été sauvegardés et conservés par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et la Bibliothèque nationale de France (BNF)), marquant ainsi la fin d’une époque numérique. C'est sur une annonce similaire que se déploie Eat the Night, dernier-né du duo de cinéastes Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Thriller amoureux aux pixels acérés, il saisit avec dextérité les enjeux d’une génération dont la construction s’est faite par la découverte et la maîtrise du jeu en ligne.

La culture internet du début des années 2000 infuse les travaux du duo, de leurs premiers courts, en passant par leurs installations, jusqu'à leur premier long Jessica Forever (2018). Ils s’attaquent ici à un récit beaucoup plus narratif que ne l’était ce premier film, tout en gardant une volonté d’hybridation. Ils juxtaposent différents mondes et les entrechoquent. L’entre-deux, la déambulation, l’exploration, travaillent la matière de leur cinéma. Ils tissent un trio de personnages à la trajectoire narrative quasi-antique, avec Night (Erwan Kapoa Falé) comme moteur, puisque c'est lui qui enclenche la tragédie lors de sa rencontre avec Pablo (Théo Cholbi) et contamine toutes les relations et tous les espaces (réels et virtuels).  Apolline (Lila Gueneau) c’est presque les origines de Jessica (Aomi Muyock), reine guerrière solitaire (puis meneuse d'une armée de garçons perdus dans un monde en détresse). Jessica Forever faisait du monde un jeu et se passait de marqueurs trop réalistes. Eat the Night crée une continuité homogène entre le serveur Darknoon (création des artistes Lucien Krampf et Saradibiza) , où Apo et Pablo ont quasiment grandi, et la réalité, dans un monde où les jeux des internautes ont déteint sur le Réel.

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Poggi & Vinel ont la poésie du bitume et des espaces désenchantés. Ils ont la mélancolie des internautes pionnier.es du net dont les identités complexes s'écrivent en lettres de sang sous les néons d'une track hallucinogène. Le jeu et la performance s’entrecroisent dans cette proposition qui joue également sur les constructions hyper violentes de l'hyper-virilité. Le duo fait éclore sur des racines pourries une histoire d'amour queer sensuelle et passionnée, dans un milieu masculin où la performance de la virilité est un gage de survie, où l’on se venge par le sang de manière antique voire biblique ; résultat d’un patriarcat systémique, ritualisé, fatigué et ridicule. Pourtant au milieu de ce conte baigné dans la noirceur du port du Havre, les cinéastes filment avec dévotion les soubresauts de vies de ce trio inattendu et inventent pour eux un langage visuel à part, sorte de pont communiquant entre deux mondes permettant peut-être d’accéder à la possibilité d’une existence commune entre la vie et le jeu.

LISA DURAND

Eat the Night

Écrit par Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Guillaume Bréaud

Réalisé par Caroline Poggi, Jonathan Vinel

Avec Théo Cholbi, Erwan Kepoa Falé et Lila Gueneau

France, 2024

Pablo et sa sœur Apolline s’évadent de leur quotidien en jouant à Darknoon, un jeu vidéo qui les a vus grandir. Un jour, Pablo rencontre Night, qu’il initie à ses petits trafics, et s’éloigne d'Apolline. Alors que la fin du jeu s’annonce, les deux garçons provoquent la colère d’une bande rivale...

Sortie en salles le 17 juillet.

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